La série The Last Kingdom est-elle fidèle à la réalité historique ?

Présentation de la série littéraire et de l’adaptation télévisuelle The Last Kingdom

Bernard Cornwell, auteur anglais né en 1944 à Londres, est un écrivain prolifique. Maître anglais du roman historique, il est le créateur de plusieurs séries de livres historiques passionnants et extrêmement bien documentés.

Photographie écrivain Bernard CornwellDans la série Sharpe, il raconte les exploits d’un officier de l’armée britannique lors des guerres napoléoniennes. Dans La quête du Graal et La saga du roi Arthur il revisite le mythe de la Table ronde et convoque la matière de Bretagne (les textes qui trouvent leur source dans les légendes celtiques), la matière de Rome (qui renvoie à l’héritage antique, transmis par des textes latins tardifs, dans la continuité de la tradition grecque) et la matière de France (légendes épiques nées en France autour de la figure de Charlemagne, matière concentrée dans la chanson de geste) pour proposer un récit original et sombre des aventures d’Arthur.
Mais la série de livres qui nous intéresse plus particulièrement ici est celle consacrée aux invasions vikings en Angleterre sous le règne d’Alfred le Grand : Les histoires saxonnes. Cette série compte 10 titres en tout, dont 4 titres traduits en français :

Titre en anglais Traduction française
The Last Kingdom (2004) Le dernier royaume (2006)
The Pale Horseman (2005) Le quatrième cavalier (2007)
The Lords of the North (2006) Les seigneurs du Nord (2008)
Sword Song (2007) Le chant de l’épée (2009)
The Burning Land (2009) Non encore traduit
Death of Kings (2011) Non encore traduit
The Pagan Lord (2013) Non encore traduit
The Empty Throne (2014) Non encore traduit
Warriors of the Storm (2015) Non encore traduit
The Flame Bearer (2016) Non encore traduit

La passionnante série littéraire a su capter l’intérêt de la BBC qui a lancé l’adaptation télévisuelle sous le titre The Last Kingdom. La série est en diffusion depuis octobre 2015. Pour le moment, seules deux saisons ont été réalisées et diffusées. La première saison est basée sur les tomes 1 et 2, la deuxième saison sur les tomes 3 et 4. La saison 3 est tout juste sortie en DVD. Enfin, la saison 4 est en cours de production.

photographie acteur Uthred

L’histoire prend place à la fin du 9ème siècle de notre ère, en Angleterre. L’île est alors divisée en différents royaumes. Les anglo-saxons sont régulièrement attaqués, pillés mais aussi gouvernés par les Danes (les Danois, tribu nord-germanique ayant migré en Scandinavie et ayant colonisé le Danemark durant l’âge de fer nordique). Le royaume du Wessex, dirigé par Alfred le Grand, constitue la principale poche de résistance anglo-saxonne face aux envahisseurs venus du Nord.
Le jeune saxon Uthred de Bebbanburg, baptisé ainsi après le décès brutal de son frère aîné, suit son père en campagne contre les Danes. Ce dernier trouve la mort au combat, tandis qu’Uthred est enlevé par les Vikings et réduit en esclavage. Une fillette saxonne, Brida, est faite prisonnière en même temps que lui. Le seigneur Ragnar, établi en Northumbrie, adopte les deux enfants qui sont élevés comme des Danes. Pendant ce temps, l’oncle d’Uthred est plus que ravi de s’emparer de Bebbanburg…
Un jour, alors qu’Uthred joue avec ses petits camarades, Sven, fils de Kjartan, s’en prend à Thyra, fille de Ragnar. Uthred éborgne Sven. La vie suit son cours…
Bien des années plus tard, alors qu’Uthred est presque un adulte, Thyra s’apprête à se marier. La veille des noces, toute la famille s’endort paisiblement. Mais Kjartan et les siens attaquent le clan pour venger Sven, brûlent Ragnar vivant et enlève Thyra. Utherd et Brida parviennent à s’enfuir.
Le destin d’Uthred est doublement scellé : il vengera la mort de son père viking, Ragnar, et reprendra le château de son père saxon des mains de son oncle. Mais ces deux vengeances se contredisent l’une l’autre : en choisissant de réclamer la terre de ses ancêtres, Uthred se range du côté des Saxons, or il est un Dane à part entière désormais…

Pour la petite histoire, sachez que Bernard Cornwell est un descendant de l’un de ces Uthred, rois de Bamburgh Castle ! Comme il le raconte lui-même dans la postface des Histoires saxonnes, malgré l’indigence des sources historiques, il a voulu créer un récit bâti autour de la figure de ses ancêtres, mêlant la fiction et l’Histoire.

Fiche technique de la série

Titre original The Last Kingdom
Genre Drame historique
Production Chrissy Skinns
Acteurs principaux Alexander Dreymon
David Dawson
Tobias Santelmann
Ian Hart
Eliza Butterworth
Harry McEntire
Musique John Lunn
Pays d’origine Royaume-Uni
Chaîne d’origine BBC Two
BBC America
Nombre de saisons 2
Nombre total d’épisodes 16
Durée de chaque épisode 58 minutes
Diffusion originale 10 octobre 2015 – en production

Intéressons-nous maintenant aux sources historiques de la série.

Qui était le véritable roi Alfred ?

Alfred le Grand (vers 849 — 899) est un roi fameux. Souverain du Wessex, il succéda à son frère Ethelred. Son histoire nous est connue grâce à la Chronique anglo-saxonne qui fut rédigée pour garder en mémoire les faits et gestes d’Alfred et de sa descendance. Mais cet ouvrage manque d’objectivité car c’est un panégyrique laudatif.

Fin lettré, amoureux des lettres, Alfred traduisit l’Histoire universelle d’Orose et consigna les récits de voyage des navigateurs vikings Óttarr et Wulfstan qui constituent de nos jours des sources d’une valeur inestimables pour les historiens. Homme pieux, Alfred avait en horreur la barbarie gratuite. Il ordonna à son armée de harceler les campements des Danois (=Danes) mais leur interdit de s’en prendre aux femmes et aux enfants, ce qui était une grande nouveauté pour l’époque et illustre l’humanité du roi. Il prisait les livres et se désolait de leur destruction. La série littéraire tout comme la série télévisuelle respectent scrupuleusement le tempérament docte et chrétien du souverain qui se lamentait de voir partir en fumée les trésors des églises :

Rappelez-vous la punition temporelle qui nous est échue alors que nous n’aimions ni la sagesse ni ne la permettions à autrui ; nous n’étions chrétiens que de nom, très peu d’entre nous en possédaient les vertus. […] Avant que tout ait été ravagé et brûlé, les églises dans toute l’Angleterre étaient pleines de trésors et de livres, et de même, il y avait grande multitude de serviteurs de Dieu. Et ils tiraient très peu de bénéfices de ces livres parce qu’ils n’étaient pas capables d’y rien comprendre car ils n’étaient pas écrits dans leur langue. » (traduction française R. Boyer, Les Vikings. Histoire, mythes, dictionnaire, Paris, Robert Laffont (« Bouquins »), 2008, p. 280).

Photographie acteur Alfred
Du temps d’Alfred, le Wessex était le seul territoire d’Angleterre à tenir tête aux Danois. Attaqué par le chef viking Guthrum vers 877-878, Alfred fut contraint de s’enfuir. Il se réfugia sur l’île d’Athelney le temps de reconstituer ses forces. Il sortit de sa retraite pour surprendre les Danes qu’il écrasa à la bataille d’Eddington. Guthrum et Alfred négocièrent un traité de paix, le traité de Wedmore, qui stipulait que le Viking s’engageait à retirer toutes ses troupes du Wessex. Le même traité exige aussi que Guthrum reçoive le baptême chrétien !
En 886, il signa un traité avec Guthrum qui confiait au chef viking la gestion d’un territoire, le Danelaw, « régi par la loi des Danes ». La même année, son armée chassa les Danois de Londres et reprit ainsi la ville dont il confia la gestion à son beau-fils Ethelred. Après cela, tous les Anglais libres se rangèrent sous la bannière d’Alfred, comme le relate la Chronique anglo-saxonne : « Toutes les peuplades anglaises se soumirent à lui, en dehors de celles qui étaient sous le joug danois. » Après ces exploits, Alfred équipa son royaume en forteresses pour le protéger. Ces forteresses permettaient aux villageois de se réfugier en cas d’attaque : en contrepartie, ces derniers devaient entretenir les bâtiments et fournir des hommes de troupe. Alfred fit construire une ligne de fortins le long des côtes : quand les assaillants venant par voie de mer étaient visibles, il suffisait d’allumer un feu pour que l’alerte soit relayée de fortin en fortin sur des kilomètres, alertant les troupes de cavaliers mobiles qui se ruaient alors pour défendre les points sensibles. Alfred lança également une réforme militaire de prime importance pour soulager les paysans anglais. La Chronique rapporte à ce sujet que « Le roi avait divisé ses levées de troupes en deux sections, de sorte qu’il y en ait toujours une moitié chez elle tandis que l’autre était en service actif, à l’exception des hommes qui avaient le devoir d’équiper la forteresse. » Il équipa également son armée en gros bateaux pour dissuader les Vikings de rôder sur les côtes. Entre 892 et 896, Alfred mena une politique de la terre brûlée, forçant les Vikings à se déplacer pour se replier en pays de Galles en harcelant leurs campements sans relâche. En 895, il alla même jusqu’à ordonner de changer le cours d’une rivière pour forcer les Danois à quitter la région de Londres !
Il mourut en 899, laissant derrière lui un royaume solide et unifié.

Qui étaient les Angles et les Saxons qui peuplaient l’Angleterre ?

Les Angles et les Saxons ne sont pas des peuples originaires de l’Angleterre. Ils sont arrivés tardivement sur l’île qu’ils ont prise en chassant les Bretons.
Les Angles sont en réalité… de lointains cousins des Vikings ! Originaire du Danemark ou du Schleswig-Holstein, les Angles sont des Germains, tout comme les Saxons et les Jutes.

Voici une carte qui représente les vagues de colonisation de l’Angleterre entre 400 et 500 :

colonisation angleterre angles jutes saxons

Ainsi qu’une carte sur laquelle figurent les différents dialectes pratiqués dans l’ensemble de la Grande-Bretagne après la colonisation jute et anglo-saxonne :

carte langues anglo-saxonnes

Quand les Vikings se sont-ils implantés en Angleterre ?

Selon la Chronique anglo-saxonne, la première attaque norvégienne eut lieu en 787, lorsque trois bateaux en provenance du Hördaland mouillèrent près de Portland et tuèrent le bailli venu les accueillir. Les attaques se succédèrent par la suite jusqu’au célèbre sac de Lindisfarne en 793. A ce sujet, Alcuin écrivit au roi Aethlred (cité par Gwyn Jones, A History of the Vikings, p. 196, traduit par Régis Boyer) :

Voyez ! il y a près de trois cent cinquante ans que nous et nos pères avons habité ce très cher pays, et jamais encore n’est apparue en Bretagne une terreur telle que celle que nous avons maintenant subie de la part de cette race païenne. Et l’on aurait jamais pensé non plus qu’une pareille attaque venant de la mer pût avoir lieu. Voyez, l’église de Saint-Cuthbert éclaboussée du sang des prêtres de Dieu, dépouillée de toutes ses parures, un lieu plus vénérables que tous en Bretagne est devenue la proie de peuples païens. »

En 850, les Danois installèrent leur camp d’hiver sur l’île de Thanet. En 865 débarqua en Northumbrie ce que la Chronique qualifia de « Grande armée », menée par les fils de Ragnar Lodbrock. Pendant une décennie, les Danois arpentèrent l’Angleterre, multipliant les attaques. Les rois restèrent impuissants face à ce déferlement. Seul Alfred le Grand se montra capable d’organiser une résistance énergique. Le roi Edward, son successeur (qui régna de 899 à 924), poursuivit sa politique et obtint une capitulation des Danois en 918. Le roi suivant, Aethelstane (roi de 924 à 939) fut victorieux à Brunanburgh mais accepta de verser avant cela des danegelds, « le tribut danois ». Entre 991 et 1018, près de 219000 livres furent versés aux Danes ! Après la mort du roi Knútr le Grand, les Vikings s’insérèrent peu à peu et se fondirent dans la population anglaise.

Pourquoi Uthred répète-t-il sans arrêt « Fate is inexorable/Le destin est inexorable ? »

Le Destin, qui porte de nombreux noms différents selon les divers dialectes parlés par les peuples vikings, est la grande entité qui régente le panthéon divin et humain. Hommes et dieux sont soumis au Destin. Oui, le Destin est supérieur aux dieux : ces derniers savent que lorsque viendront les Ragnarök, ou « consommation du destin des puissances » (Régis Boyer, Dictionnaire, p. 428), ils mourront, comme les hommes.
Chaque naissance est accompagnée d’un ensemble de rites dans le monde viking afin de confier le nourrisson aux Puissances de la Terre, de l’Eau et du Ciel. Il reçoit un nom qui est choisi en fonction de ses ancêtres et de son lignage. L’enfant s’insère donc dans un monde qui lui préexiste et qu’il poursuit dans sa personne : son existence n’est ni gratuite ni absurde. Elle est chargée de sens. Il est tel que les Puissances l’ont voulu. De fait, il doit s’inscrire dans la marche du monde et jouer le rôle qu’on lui a confié. Ainsi, le doute, le désespoir, le suicide ou la révolte sont absents de ce mode de pensée.
Ainsi, Uthred est une « force qui va », pour paraphraser Victor Hugo : il est fils de seigneur et doit donc se conduire comme un seigneur, même s’il est privé de ses terres. Les Vikings qui l’ont élevé ont fait de lui un Dane à part entière. Il doit manifester sa valeur par ses paroles et par ses actes. Il doit accomplir sa destinée afin de mériter d’être célébré par les scaldes. Ainsi, sa valeur passe par le regard des autres, et son honneur n’a pas de prix. Comme le disent ces vers tirés des Hávamál : « Meurent les biens/Meurent les parents/Et toi, tu mourras de même/Mais je sais une chose/Qui jamais ne meurt:/Le jugement porté sur chaque mort » (trad. fr. R. Boyer, Dictionnaire, p. 430). C’est pourquoi la vengeance occupe une place essentielle dans l’univers mental d’Uthred : bafoué dans ses droits, il est privé de sa dignité, privé du destin que les Puissances avaient placé en lui. Il est victime d’un sacrilège.